Massachusetts, États-Unis, juin 2008

Nu, à l’exception du bandana noir qui retenait ses cheveux, Nathan s’avança vers l’arène de trois mètres de diamètre. Il la contourna, glissant un pied devant l’autre avec précaution.

Il s’immobilisa, un sourire flottant sur ses lèvres. L’autre ne bougeait pas, tassé au centre de ce petit cirque au sol sableux qui l’avantageait. Une concession de Nathan. Elle faisait partie de leur jeu, tout comme la longueur de la machette qu’il tenait. Quarante centimètres à peine, dont dix de manche. Trente petits centimètres d’acier aiguisé. Rien d’autre. La différence entre la vie et la mort. Une mort lente, douloureuse.

Un bruissement soyeux. L’autre venait de se déplacer, presque imperceptiblement. Une vague hésitation retenait encore Nathan. Avait-il choisi le bon partenaire de jeu ? Il était encore temps d’en changer. Une moue d’agacement lui fit crisper les lèvres. Il se rapprocha sans bruit du mur tapissé de grands vivariums. Son regard effleura un Crotalus durissus terrificus, un magnifique spécimen de serpent à sonnette de près d’un mètre quatre-vingts dont l’habitat naturel est l’Amérique du Sud. Un venin redoutable, des neurotoxines qui provoquent une cécité, puis une suffocation par paralysie respiratoire progressive. Comme chez la plupart des crotales, une autre toxine, hémolytique celle-là, fait exploser les globules rouges de la proie, occasionnant d’importantes hémorragies. On dégueule son sang. On le pleure.

Nathan tapa ensuite de l’index sur la vitre du vivarium situé à droite, se moquant de son geste. Tous les serpents sont sourds. De fait, le Crotalus adamanteus, ou crotale diamantin, ne bougea pas. Ces hôtes classiques des États-Unis, notamment de la Floride, peuvent atteindre plus de deux mètres et vivre vingt ans. Quant à leurs crochets, ceux des plus grands dépassent deux centimètres de longueur et injectent près d’un gramme de venin dans leur proie. Il suffit d’une dose six fois inférieure pour tuer un homme adulte. Étrangement, et alors que l’on suppose les serpents d’une intelligence résiduelle, sans doute parce qu’ils sont une des premières étapes de l’Évolution, de nombreux témoignages de chasseurs de serpents se recoupent : les crotales diamantins vivant à proximité de l’Homme apprennent vite à figer leur cascabelle, ce bruiteur qui termine leur queue, assemblage de grandes écailles destiné à effrayer. Ils comprennent que ce signal les fait repérer.

Un sourire de délice étira les lèvres de Nathan lorsqu’il appuya son front sur le vivarium qui contenait sa dernière acquisition, un magnifique cobra égyptien de quatre mètres de long. Nathan aimait ouvrir la trappe située sur la vitre pour le pousser du bout de la longue pince qui lui permettait d’extraire les animaux de leur repaire. Le cobra se dressait alors, fou de rage, gonflant le cou de colère jusqu’à ressembler à la parfaite statue d’un dieu étrange et féroce. Nathan l’admettait, il adorait regarder les cobras, une merveille de la nature. En revanche, se battre contre eux était moins réjouissant qu’avec un crotale, un des genres de serpents les plus dangereux. L’autre tueur parfait était la vipère de Russel, que l’on trouve surtout en Inde, en Chine et en Birmanie. Une agressivité exemplaire. Toutefois, le vivarium de la vipère de Russel était vide d’occupant, depuis le mois dernier. Nathan attendait la remplaçante commandée. Elle tardait à arriver : les chasseurs, même expérimentés, ne l’abordent qu’avec d’extrêmes précautions.

Non. Il avait fait le bon choix. Il tourna la tête vers l’arène. Le Crotalus atrox était immobile en son centre. Un spécimen de deux mètres de long, rapporté en contrebande du Mexique. Le venin de l’atrox est un peu moins dangereux que celui d’adamanteus. En revanche, l’animal est beaucoup plus agressif. L’atrox ne fuit pas s’il en a la possibilité. Il attaque. Point commun entre tous ces animaux : ils sont parmi les plus rapides. Des réflexes de l’ordre du centième de seconde. Les hommes sont infiniment plus lents. En moyenne dix fois plus. Cependant, les hommes savent anticiper, pas les serpents.

Les crotales, comme tous les serpents, se redressent avant de frapper. Leur fulgurante détente leur permet de se projeter d’un tiers de leur longueur. Deux mètres de long, une portée de soixante-sept centimètres, beaucoup plus que la longueur de la lame de la machette. C’était toute l’élégance du jeu. L’intelligence de Nathan, sa capacité d’anticipation, contre la rapidité du crotale, son absence totale de sentiment, de peur, sa combativité.

Nathan se rapprocha du bord de l’arène, faisant glisser ses pieds. Les serpents détectent le moindre changement de pression autour d’eux grâce à leur langue bifide. Un mouvement d’air, un choc sur le sol. Bon nombre possèdent des capteurs infrarouges qui leur indiquent avec précision où se situe l’agresseur ou la proie et ce qu’elle fait.

Nathan tapa du pied pour signaler sa présence. Le crotale tourna la tête dans sa direction. Le parfait enroulement de son corps marron, avec des pointes de rouge brique et des incrustations blanches et noires, glissa sur lui-même. La langue sortit, vibrant afin d’analyser les perturbations de l’air environnant. Il n’était pas encore inquiet. Il avait ouvert la gueule, menacé un peu plus tôt lorsque Nathan lui avait saisi la tête entre ses longues pinces pour le tirer de son vivarium. Il s’était calmé depuis. Le sable, l’immobilité ambiante le rassuraient. Il avait été nourri trois jours plus tôt d’un rat. Nathan enjamba le contour surélevé de l’arène et frappa à trois reprises dans ses mains. Fort. La rapidité de la réaction de son adversaire le bouleversa. Sans même que sa rétine humaine n’ait perçu le mouvement trop rapide, le serpent s’était redressé. Sa langue testait l’air dans sa direction. Nathan se demanda s’il allait avancer vers lui. L’atrox est un des reptiles les plus teigneux qui soit. Le serpent ne bougea pas.

— Que tu es beau, hurla presque Nathan.

Il ne l’entendait pas. En revanche, les perturbations de pression dues à sa voix lui seraient perceptibles.

— Tu sais qu’il s’agit d’un combat à mort, n’est-ce pas ? C’est toi ou c’est moi. Je n’ai pas de sérum antivenin. Ce ne serait pas drôle. Si tu parviens à me mordre, je meurs.

Deux yeux d’un noir presque bleuté le fixaient. Le serpent se tenait immobile, un bon quart de son corps dressé, attendant. Seule sa langue semblait en vie, sortant et rentrant dans sa gueule, recueillant à l’extérieur les informations nécessaires à sa survie. Nathan se rapprocha, ne quittant pas des yeux la tête d’un gris de fumée. La valeureuse bête ne savait pas encore, n’avait pas compris qu’elle luttait pour sa vie. Or il s’agissait, comme toujours, d’un combat loyal, et Nathan mit un point d’honneur à lui faire savoir qu’elle venait de rencontrer un adversaire très dangereux. La machette fendit l’air à une dizaine de centimètres du nez du reptile qui cracha en dévoilant ses crochets et en se tassant sur lui-même. Bien, il avait compris. Nathan tourna avec lenteur, accompagné par les mouvements du corps couvert d’écailles. Gueule ouverte, en position d’attaque, le serpent le suivait. Nathan se fendit. La machette s’abattit. Le serpent recula puis se détendit à la vitesse de l’éclair, crocs menaçants. L’homme esquiva de justesse, d’un bond vers l’arrière. La sueur lui dévalait du front, en dépit du bandana. Bien sûr qu’il avait peur. C’était le but du jeu. Lutter contre la peur. Avancer en dépit d’elle. La tenir en laisse, l’empêcher de le transformer en couard sanglotant. Les serpents terrorisent, d’où leur supériorité aux yeux de Nathan. Ils sont d’implacables mécaniques à tuer. Sans haine, sans inutile effusion ou démonstration. Des seigneurs.

L’atrox ne quittait plus des yeux la main droite de son agresseur, celle qui tenait cette étrange chose brillante et fine qui produisait une telle dépression en s’abattant. Nathan sourit de bonheur. Le serpent avait compris que la machette était son véritable ennemi. Il recula. Le crotale s’avança lentement vers lui, dressé. L’atrox se déploya de toute sa force, de toute sa vitesse pour atteindre la main de l’homme. Nathan se jeta sur le côté. Le sable le gêna et il s’affala. Le serpent fonça vers lui, vers ce corps enfin à sa merci. La machette changea de main. Au moment où la tête vipérine se redressait gueule ouverte pour frapper, la lame s’abattit sur son cou. Le magnifique museau triangulaire vola. Le corps sinueux s’effondra, lâchant un beau sang rouge, aussitôt bu par le sable de l’arène. Un tremblement incontrôlable secoua le corps nu de l’homme, toujours sur le flanc. Les battements anarchiques de son cœur s’apaisèrent peu à peu. Il se redressa avec peine, toujours assis. Il contempla le parfait tuyau de chair que des spasmes musculaires agitaient encore et murmura :

— Beau combat, l’ami. Tu n’as pas démérité. Tu t’es battu avec vaillance. Tu seras incinéré comme les autres. En guerrier.

 

Règle n°5 : Traiter avec le plus grand respect les ennemis valeureux, même lorsqu’on vient de les tuer.

 

Nathan se releva, épuisé. De minuscules tétanies agitaient toujours l’intérieur de ses cuisses. Il avait vaincu à nouveau. Il caressa d’un geste machinal le tatouage discret qui couvrait l’arrondi de son épaule droite : un cobra, cou gonflé de colère, crocs dénudés, prêt à fondre sur sa proie.

 

Dans la tête,le venin
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